On se souvient

………Quand on regarde ses photographies, on voit les heures qui se taisent, juste un instant. Il y a un flottement, une porosité dans nos géographies.

D’ailleurs, il n’est pas tout à fait juste de dire qu’on les regarde. Plus qu’un simple regard, c’est une sensation qui naît, une émotion, un contact qui nous touche, et nous suspend. On y est, on songe, on s’engage à tâtons dans une brume de fantaisies diaphanes et de réminiscences, de souvenirs légers comme des murmures.

C’est étrange et simple à la fois.
De ces photographies, qui ne sont pas saturées, pas vitrifiées par une densité qui les refermerait sur elles-mêmes comme un minéral de cabinet de curiosité, il émane quelque chose d’incertain et d’ouvert, comme la trace d’un retrait, d’un passage ou d’un souffle éteint, comme l’invitation d’un vide irrésistible, la douceur du possible (ou la langueur du perdu ?), un tremblement de frontière qui nous appelle à éprouver un lieu dans lequel les photographies portent chacun à prendre place pour s’y retrouver, avec ses propres songeries, ses apparitions, ses mirages et ses ombres,
et – qui sait ? – quelques disparus qu’on croirait bien avoir entrevus.

Marie Jeanne Boistard
Conservateur en chef des bibliothèques